gaudé

 

 

S’il y a un écrivain que je place tout en haut de mes favoris, c’est Laurent Gaudé. Avec une de mes amies, nous jouons à celle qui la première aura lu son dernier roman. Pour « Écoutez nos défaites », paru chez Actes Sud en 2016, j’ai perdu, et ce qu’elle m’en a dit m’avait un peu rebutée. Les conflits actuels au Moyen Orient, la marche sur Rome d’Hannibal, la résistance d’Hailé Sélassié à Mussolini et la guerre de Sécession, tout cela dans un même roman ? Oui. Littérairement parlant, c’est somptueux (c’est la caractéristique de ses écrits). Comme une sorte de chant envoûtant auquel on ne peut résister. Pourtant, celui-ci n’est pas le plus facile. En l’absence de chapitres, l’histoire fait des bonds à travers les siècles, passant d’un personnage – réel ou fictif – à l’autre sans avertissement. Mais, au fur et à mesure, les pans d’histoire s’entrecroisent, les personnages se répondent à travers les âges pour révéler le  fil conducteur, la colonne vertébrale du roman : qu’est ce qu’une victoire, qu’est-ce qu’une défaite ?  Aujourd’hui où l’actualité est faite de conflits dont les fronts sont mouvants, comme hier où les guerres opposaient des ennemis bien définis, ces questions demeurent. Aucune victoire ne sera jamais « pleine et joyeuse ». Ceux qui ont œuvré pour la victoire ne peuvent « jouir enfin de la paix et retrouver (leur) innocence d’avant. Il y a trop de cadavres et les morts réclament leur dû ». Laurent Gaudé invite la poésie, l’histoire, la philosophie, l’art, l’archéologie pour donner corps, sentiments et paroles à des figures historiques et fictives, nous immergeant avec elles dans la folie des batailles. L’empathie de l’écrivain pour ses héros est saisissante. Oui, les épopées ont un goût amer mais « Écoutez nos défaites » transforme cette amertume en une expérience littéraire forte et totale. Une mélopée qui longtemps nous poursuit.